Emprise mentale : prouver quand la victime semble consentante
À partir d’une enquête menée auprès des parents d’une jeune femme de dix-huit ans ayant brutalement rompu tout lien familial après un enrôlement progressif dans un mouvement spirituel diffus, cet article interroge les nouvelles formes de l’emprise mentale à l’ère numérique. En écho à l’analyse publiée par The Economist, il montre comment les influenceurs ont remplacé les gourous, comment Internet est devenu un vecteur central d’endoctrinement, et surtout pourquoi la preuve judiciaire de l’emprise reste aujourd’hui l’un des défis majeurs, lorsque la victime semble consentante et revendique ses choix.
Le lendemain de ses dix-huit ans, une jeune femme a cessé de répondre aux messages de ses parents, a quitté le domicile familial et a rompu, sans scène ni explication, l’ensemble des liens affectifs qui structuraient jusqu’alors sa vie. Cette rupture brutale, survenue immédiatement après l’accès à la majorité, n’était pas le fruit d’un conflit soudain mais l’aboutissement d’un processus d’endoctrinement progressif, mené par des adultes deux fois plus âgés qu’elle, inscrits dans un mouvement reprenant une nouvelle déclinaison contemporaine de croyances new age. Derrière un discours spirituel prétendument bienveillant, valorisant l’éveil, la mission cosmique et la rupture avec les influences jugées toxiques, cette jeune femme a progressivement perdu ses repères, ses valeurs et sa capacité de discernement, jusqu’à considérer ses propres parents comme un obstacle à son évolution.
L’endoctrinement ne s’est pas opéré dans un lieu clos ni au sein d’une structure visible, mais à travers un dispositif hybride mêlant interactions numériques quasi quotidiennes et réunions physiques plus rares. Les échanges sur WhatsApp constituaient l’ossature du système, à travers une succession de vidéos, de messages vocaux. À l’heure des smartphones, les gourous modernes n’ont pas besoin de voir physiquement leurs adeptes.
La fin du prosélytisme via la porte-à-porte
Un article du journal The Economist, publié le 8 janvier dernier (« Social media are helping cults to recruit and control members »), décrit comment les réseaux sociaux ont profondément transformé les mécanismes traditionnels de l’emprise mentale. L’article démontre que les figures classiques du gourou charismatique et du prosélyte pratiquant le porte-à-porte ont été progressivement remplacées par des influenceurs, des coachs de vie autoproclamés et des créateurs de contenus, capables de diffuser leurs discours à grande échelle tout en ciblant des individus fragilisés grâce aux algorithmes des plateformes. Comme le résume le journal britannique, « people are no longer dragged into cults; they are gently guided there by recommendation engines », ce qui signifie que l’adhésion ne repose plus sur la contrainte visible, mais sur une immersion progressive dans un univers idéologique présenté comme protecteur et émancipateur.
Destruction progressive du libre arbitre
L’un des points les plus sensibles soulevés par l’article concerne la difficulté à prouver juridiquement ces situations, dans la mesure où les personnes concernées apparaissent, vues de l’extérieur, comme consentantes, volontaires et pleinement engagées dans leurs choix. Elles parlent librement, défendent le groupe et revendiquent leur autonomie, ce qui conduit souvent l’entourage et les institutions à minimiser la gravité de la situation. Ce mécanisme rappelle celui observé dans les affaires de violences conjugales, où l’on continue de s’interroger sur les raisons pour lesquelles une femme ne quitte pas son conjoint violent, sans toujours prendre la mesure de la destruction progressive du libre arbitre induite par la domination psychologique. Dans les cas d’emprise mentale, la contrainte ne s’exprime pas par la force, mais par la captation durable de la pensée.
Dans le cas de mes clients, qui ont souhaité porté plainte auprès de la police, on leur a répondu : « Votre fille est majeure et elle a le droit de quitter votre domicile ». Ils ont été vus comme des parents trop protecteurs, qui s’inquiétaient de manière disproportionnée à l’avenir de leur fille. Au cours de cette enquête, la difficulté probatoire était d’autant plus grande qu’elle ne se plaignait pas, qu’elle affirmait agir de son plein gré et qu’aucun fait isolé ne permettait, à lui seul, de caractériser une infraction. Or, c’est précisément cette apparente autonomie qui constitue l’un des effets recherchés par les auteurs de l’emprise, puisque l’endoctrinement vise moins à imposer qu’à faire intérioriser, jusqu’à ce que les normes du groupe soient perçues comme des choix personnels.
Que dit la loi ?
Sur le plan juridique, les réponses à ces situations varient fortement selon les pays, certains États privilégiant une conception extensive de la liberté d’expression, ce qui rend la qualification pénale de l’emprise particulièrement délicate lorsque celle-ci s’exerce sans violence explicite. En France, la loi du 10 mai 2024 est venue renforcer l’infraction d’abus de faiblesse, en intégrant explicitement la notion de soumission résultant de pressions graves ou répétées, y compris lorsqu’elles s’exercent dans un cadre numérique. L’article 223-15-2 du Code pénal permet désormais de sanctionner des comportements visant à conduire une personne à un acte ou à une abstention gravement préjudiciable, dès lors que la suppression progressive du libre arbitre peut être démontrée.
Cette question de la diminution du libre arbitre se retrouve également dans plusieurs affaires internationales récentes, dont certaines ont été portées à l’attention du grand public par le documentaire Mauvaise influenceuse : L'histoire de Jodi Hildebrandt, qui montre comment une femme, placée sous l’influence d’une figure en ligne se présentant comme coach de vie et experte en éducation, a fini par infliger des sévices à ses propres enfants, convaincue d’agir pour leur bien. Là encore, l’emprise s’est construite par la répétition de contenus numériques, validés par une communauté fermée, jusqu’à rendre acceptable l’inacceptable.
Faisceau d’indices concordants
Dans ce contexte, l’intervention d’un détective privé ne consiste pas à se substituer à l’autorité judiciaire, mais à produire un travail d’objectivation indispensable, en reconstituant la chronologie des échanges, en identifiant les figures d’influence, en documentant la fréquence et la nature des interactions, y compris lors des réunions physiques, et en mettant en évidence la cohérence globale d’un système visant à supprimer progressivement le libre arbitre. Ce travail permet de transformer un ressenti familial ou une inquiétude diffuse en un faisceau d’indices concordants, juridiquement exploitables.
L’article de The Economist conclut sur la nécessité d’une sensibilisation accrue, et cette conclusion s’impose avec force à la lumière des enquêtes de terrain. Tant que l’emprise mentale restera associée à des représentations archaïques de sectes marginales et de gourous identifiables, les formes contemporaines d’endoctrinement, portées par des influenceurs et des plateformes numériques, continueront de prospérer dans l’angle mort de la vigilance collective. J’ajoute à cette conclusion que cette sensibilisation devrait aussi être menée auprès de toutes les autorités recueillant les témoignages de victimes ou de leur famille (police, gendarmes, assistantes sociales…). À l’ère des réseaux sociaux, l’emprise ne frappe plus à la porte, elle s’infiltre par les écrans, et c’est précisément cette invisibilité qui rend aujourd’hui la preuve à la fois plus difficile et plus essentielle.
>>> Aller plus loin : “Le rôle du détective privé face aux dérives sectaires : enquêter pour protéger”