Emprise et pervers narcissique : comprendre la domination psychologique dans le couple

Avertissement au lecteur :

  • Dans cet article, il va être question d’emprise et de violence psychologiques, de domination conjugale, de souffrance mentale et de suicide. Sa lecture peur heurter certaines personnes.

  • Aussi, cet article n’a aucune valeur scientifique ou thérapeutique. Il ne s’agit pas d’un diagnostic mais d’une tentative de compréhension des mécanismes de l’emprise au sein du couple, à travers une œuvre de fiction.

  • Cet article contient des spoilers majeurs, y compris le dénouement du roman.

  • Le terme « pervers narcissique », largement utilisé dans l’espace médiatique, ne correspond à aucune catégorie clinique officielle. Il est employé ici dans son acception courante, pour désigner des comportements de domination, de manipulation et de contrôle psychologique, tels qu’ils apparaissent dans le roman et dans de nombreuses situations de couple marquées par l’emprise.

À partir du roman L’amour et les forêts, cet article propose une lecture analytique de l’emprise psychologique dans le couple, souvent associée dans le langage courant à la figure du pervers narcissique. Il ne s’agit pas d’une critique littéraire, mais d’une mise en lumière des différentes étapes et des conséquences de l’emprise, telles qu’elles sont décrites à travers une œuvre de fiction.

L’amour et les forêts est un roman publié en 2014 aux Éditions Gallimard. Son auteur, Éric Reinhardt, est un écrivain français contemporain, dont l’œuvre explore régulièrement les failles intimes, les relations de pouvoir et les violences silencieuses à l’intérieur des cadres sociaux et familiaux. Il a été adapté au cinéma par la réalisatrice Valérie Donzelli en 2023.

C’est l’histoire de Bénédicte Ombredanne, une femme mariée et mère de famille, prise dans une relation conjugale marquée par la domination psychologique progressive et destructrice. D’abord, le livre raconte son destin à travers les propos de Bénédicte : elle rencontre un écrivain, extérieur à son quotidien, à qui elle confie son histoire. Puis, après sa mort, on découvre qu’elle avait une sœur jumelle, que l’écrivain va chercher à rencontrer pour en savoir plus : celle-ci tente de reconstituer ce qui s’est joué et ce qu’elle n’a pas vu. Ce changement de point de vue éclaire l’aveuglement de l’entourage et la difficulté, même pour les proches, à mesurer l’ampleur de l’emprise tant qu’elle ne se traduit pas par des violences visibles.

Dans ce couple, il n’y a pas de violences physiques, pas de scènes spectaculaires. L’emprise prend la forme d’humiliations répétées, de dévalorisation, d’isolement, de renversement de la culpabilité et de négation de la souffrance. On voit la violence psychologique s’installer au quotidien. Elle est d’autant plus difficile à identifier qu’elle se dissimule derrière une apparente normalité.

La naissance de l’emprise

Dès le début du roman, un élément apparaît clairement : l’emprise ne naît pas dans un moment de force, mais dans un moment de fragilité. La rencontre entre Bénédicte et son mari intervient alors qu’elle traverse une période de perte d’estime de soi, consécutive à une séparation précédente. Avant cette rencontre, Bénédicte était engagée dans une relation amoureuse qui s’est brutalement interrompue lorsque son compagnon a compris qu’il ne pourrait pas reprendre la direction de l’entreprise familiale. Elle réalise alors que cette relation reposait avant tout sur un intérêt matériel, ce qui provoque chez elle une rupture profonde de confiance, à la fois envers l’autre et envers elle-même.

L’emprise ne s’impose pas brutalement : elle s’insinue là où le terrain est déjà fissuré. Le récit montre comment une relation peut se construire sur un rapport profondément déséquilibré. En d’autres circonstances, elle n’aurait sans doute jamais envisagé une relation avec lui ; mais affaiblie par cette rupture, elle en vient à penser qu’elle ne mérite pas davantage.

L’omniprésence

L’un des ressorts les plus constants de l’emprise exercée sur Bénédicte est l’omniprésence de son conjoint dans tous les aspects de sa vie. Une présence envahissante, qui ne laisse aucun espace, ni matériel, ni mental, pour exister en dehors de lui. Cette domination s’exprime notamment par un contrôle minutieux du quotidien : chaque dépense est surveillée, chaque centime doit être justifié, transformant la gestion financière en un outil supplémentaire de soumission.

Peu à peu, Bénédicte perd toute liberté de décision, même dans les gestes les plus ordinaires. Cette logique d’emprise atteint son point le plus extrême à l’hôpital, lorsque, alors même qu’elle est en fin de vie, mourant d’un cancer, il demeure au pied de son lit (et pas à son chevet, comme s’il l’observait plutôt que l’accompagnait) refusant de partir malgré ses supplications. Cette scène cristallise un mécanisme central de l’emprise : elle ne s’interrompt ni face à la souffrance de l’autre, ni face à sa mort imminente. Le besoin de contrôle persiste jusqu’au bout, transformant la présence en une ultime négation de la volonté de celle qu’il prétend aimer.

Le déni de la souffrance

La souffrance de Bénédicte n’est jamais reconnue. Lorsqu’elle exprime son mal-être, il le minimise, le relativise ou le tourne en dérision. Ce qu’elle ressent est présenté comme excessif, notamment devant ses enfants qui finissent par être exaspérés des plaintes de leur mère. En refusant de reconnaître sa douleur, le mari l’empêche de mettre des mots sur ce qu’elle vit et de remettre la relation en question. Peu à peu, Bénédicte en vient à douter de son propre ressenti, jusqu’à se demander si le problème ne vient pas d’elle. Son mari refusera même de l’emmener à l’hôpital lorsqu’elle est alitée, dans leur maison, pétrie de douleurs. Il faudra une intervention extérieure (sa sœur jumelle) pour la sortir de là et l’emmener auprès de médecins.

Le renversement de la culpabilité

Dans le même temps, la responsabilité de la situation est progressivement déplacée sur Bénédicte. Sa souffrance devient une preuve de fragilité, ses réactions une injustice, ses tentatives de se défendre une attaque. Lui n’est jamais en cause. Ce renversement l’enferme dans une position où toute protestation aggrave la situation. Au lieu de chercher à s’échapper, elle cherche à se corriger, à faire moins de vagues, convaincue que c’est elle qui doit changer.

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L’isolement

Progressivement, son conjoint parvient à influencer l’entourage de Bénédicte. Sans jamais attaquer frontalement, il instille le doute : elle serait donc fragile, instable, trop émotive. Ses proches, y compris sa sœur jumelle et ses propres enfants, peinent alors à comprendre ce qu’elle vit réellement. Cette incompréhension isole encore davantage Bénédicte, qui se retrouve seule face à une souffrance que personne ne valide vraiment.

Vouloir partir… et aggraver l’emprise

À un moment, Bénédicte tente de s’échapper. Elle rencontre un autre homme et passe avec lui une journée hors de son foyer. Pour la première fois depuis longtemps, elle se sent libre. Elle respire. Cette parenthèse est brève. Son mari l’apprend rapidement. Il ne cherche pas à comprendre ce qui a conduit à cette fuite. Il s’en sert pour reprendre le contrôle. Il l’humilie. Il la rabaisse encore davantage. À partir de là, Bénédicte doit sans cesse se justifier et se racheter. La souffrance est inversée. Ce n’est plus elle qui souffre, mais lui, du moins en apparence. C’est désormais à elle de réparer et de porter la faute. Le système d’emprise se renforce.

La destruction intérieure

À force de vivre sous cette pression constante, Bénédicte s’épuise. L’emprise agit comme une maladie intérieure. Elle ne laisse pas toujours de traces visibles, mais elle abîme profondément. Le corps et l’esprit finissent par céder, non par faiblesse, mais parce qu’il n’existe plus de voie de sortie.

Dans un autre livre, Éloge de la fuite, le médecin et philosophe Henri Laborit décrit des expériences menées sur des souris confrontées à une agression. Lorsqu’elles peuvent se défendre ou fuir, elles s’en sortent. Mais lorsque toute action leur est impossible, elles inhibent leur réaction. Elles intériorisent l’agression. Cette inhibition prolongée ne reste pas sans conséquence : les souris développent alors de véritables maladies physiques, parfois graves, liées au stress et à l’impossibilité d’agir. Or ce livre montre que face à une tempête, en pleine mer, la meilleure option pour un marin est de fuir… le plus vite possible.

« Ce n’est pas lâche de fuir devant la tempête.», Éloge de la fuite, d’Henri Laborit

Le roman d’Éric Reinhardt illustre ce même mécanisme chez l’être humain. Bénédicte ne peut ni lutter, ni s’échapper durablement. Chaque tentative de sortie aggrave l’emprise. Privée de toute action possible, elle intériorise la violence. Ce qui ne peut plus être exprimé ou combattu se retourne contre elle. L’emprise devient alors destructrice, non seulement psychiquement, mais aussi physiquement. Bénédicte tente de mettre fin à ses jours avec des médicaments, puis finit par mourir d’un cancer.

Pourquoi partir n’est pas une option

Face à ce type de relation, une question revient sans cesse : pourquoi ne part-elle pas ?
Le roman montre à quel point cette interrogation est trompeuse. L’emprise ne retient pas par l’amour, mais par la peur, la culpabilité et la responsabilité imposée à la victime. Partir ne signifie pas fuir une relation, mais affronter des menaces, des chantages et des risques bien réels.

« J’ai essayé de le quitter deux fois, l’année dernière. Les deux fois il m’a menacée de tuer les enfants avant de se donner la mort. Moi, contrairement à toi, tu peux en être certaine, je ne commettrais pas un suicide d’opérette. Je sais très bien comment m’y prendre pour qu’il y ait des cadavres. » L’amour et les forêts, d’Éric Reinhardt

C’est précisément ce que beaucoup ne voient pas. L’emprise enferme la victime dans un système où partir devient plus dangereux que rester. Comprendre cela ne consiste pas à excuser, mais à regarder enfin la réalité en face.

Les personnes qui exercent ce type d’emprise donnent souvent l’image de personnalités pleines et dominantes, alors qu’elles fonctionnent en réalité sur un vide profond, incapable d’exister sans contrôler, posséder ou détruire l’autre.

« Elle était pire que seule : elle était avec du vide. Son mari n’était qu’une présence vide, une absence. Cet homme traîne avec lui un vide irréductible et c’est ce vide en lui qui angoissait Bénédicte. Elle le sentait bien qu’il n’y avait aucune substance, aucun contenu ni aucune émotion dans la présence physique de son mari et donc elle avait peur, sa présence insensible était comme une préfiguration de ce qui l’attendait, elle ne faisait que lui rappeler qu’elle allait mourir. », L’amour et les forêts, d’Éric Reinhardt

La fiction permet ici de mettre des mots sur des mécanismes qui, dans la réalité, restent souvent enfermés dans le doute et le silence. Comprendre ces ressorts ne guérit pas, mais cela peut constituer un premier pas : celui de la reconnaissance. Et parfois, reconnaître l’emprise, c’est déjà commencer à s’en dégager.

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